La Mythologie de Jean Brandy


Avec ses mystères et ses histoires multiples, le polythéisme présente, sur le plan de l'inspiration artistique, davantage de diversité que le monothéisme. Reflets d'un temps "où quatre mille dieux n'avaient pas un athée", ses mythes, porteurs à la fois de sagesse et de culture, fascinent les hommes en ce qu'ils sont le récit de leurs origines. Comprendre comment les choses ont commencé permet de savoir ce qu'elles signifient maintenant et quel futur elles peuvent offrir. Les dieux de la mythologie antique sont à l'échelle humaine, par eux l'on devine puis l'on apprend l'homme, mais si ces légendes ont toujours le pouvoir d'enchanter l'imagination de l'enfance, cette leçon de vie est hélas un peu dédaignée aujourd'hui où le passé n'intéresse guère, pas plus que l'avenir, tant on vit dans et pour l'instant, auquel on s'abandonne en lui demandant tout.


C'est pourquoi il est rafraîchissant aujourd'hui de mettre en évidence le travail d'un artiste contemporain qui a su se pencher sur cet âge d'or pour redonner vie à Léda, Œdipe, Apollon, Europe, Prométhée, Zeus, Héraclès, Athéna, Héra et tant d'autres encore. La passion de Jean Brandy (1934-1995) pour les récits légendaires de la Grèce antique inscrits dans les vers d'Homère ou d'Hésiode et peints aux flancs des vases grecs ou crétois, seuls témoignages qui demeurent de la peinture de l'Hellade, infuse de manière transversale dans son œuvre, quelles que soient les techniques employées. En effet, peintre méditerranéen dans l'esprit et dans le style, il ne pouvait qu'être à l'aise en interprétant les légendes du monde gréco-latin. La présente série sur la mythologie, prolongeant et renouvelant la manière de l'artiste alors encouragé par des amis ou confrères philosophes et hellénistes, fut initialement présentée en 1976 à la galerie La Boutique d'Art à Nice.


L'écriture picturale de Jean Brandy est caractérisée par un attrait pour le monde minéral et pour le travail de la matière, qui s'est révélé avec le sable dans la série des Nautiles avant de trouver un prolongement dans la céramique, mettant en valeur le relief et la sensation tactile, alors que la peinture en deux dimensions de celui qui reste peintre, dessinateur et coloriste sort métamorphosée de ces expérimentations formelles. La nouveauté n'étant pas un critère en soi, ce qui importe, c'est de réussir à exprimer sa propre vision plastique sans trahir son sujet, dans un langage qui s'adresse à la sensibilité, à travers la légende prométhéenne ou la séduction jovienne d'une belle mortelle, tout en retrouvant l'homme dans les thèmes de la vie de tous les jours. Les huiles et acryliques sur toile et les gouaches de cette série font jaillir, comme un cri, un appel à la clarté. La composition, ayant recours à des plans arrêtés et à un dessin volontairement schématique, organise un espace dans lequel le rythme contient l'expressivité, tandis que la palette, aux tons souvent plus froids qu'auparavant mais d'une grande beauté, ménage d'audacieux contrastes. Les impressions qui naissent de ces scènes charmantes - au sens d'un envoûtement magique - sont celles d'une féerie chatoyante, plaisante et gaie jusque dans le tragique.


Cette maîtrise apollinienne d'une lumière grecque toute d'intelligence et de mesure permet de renouer avec la gaya scienza dont l'artiste, en bon Alcyonien, peut déplorer l'absence dans un monde contemporain écrasant qui méconnaît, selon l'énumération nietzschéenne, les pieds légers, l'esprit, le feu, la grâce, la grande logique, l'insolente spiritualité, la danse des étoiles, les frissons de la lumière du Midi, la mer lisse, la perfection… Autant de traits qui s'épanouissent au cœur d'un art dont le propos est de "fixer l'éternité mouvante dans sa forme momentanée". Mais les Mythologies de Brandy ajoutent à cette vision une dimension plus archaïque et tellurique, dans laquelle le jour le plus éclatant se souvient encore de la nuit, celle de la Grèce dionysiaque, de l'excès panique et des Mystères, ces deux sphères se nourrissant mutuellement l'une de l'autre. Pour aller plus loin, on pourrait enfin voir dans ces œuvres une tentative d'exorciser le mythe par l'art, tout comme d'autres tentent de l'exorciser par la raison, car la mythologie exprime, peut-être, des choses qui ne peuvent pas être dites autrement.


Frédérik Brandi




-> voir aussi le très bel article de France Delville 
 
 
 

Athéna et Poséidon voulaient, chacun, régner sur l'Attique. Le meilleur souverain, proclamèrent les dieux, sera celui qui fera aux mortels, le plus précieux présent.

Ainsi fut convenu.

Poséidon, d'un rocher gris et luisant, fit un coursier rapide. Athéna suscita un olivier.

La guerre ou la paix.

Mais les hommes, on le sait, concilièrent toujours la guerre et la paix.